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La psychanalyse, une expérience laïque du sens

(paru dans la revue Epistolettre en février 2002)

La relation et le sens

Une psychanalyse n’est pas un produit normé défini à l’avance, qu’on pourrait caractériser par des critères tels que, par exemple, le nombre et la durée des séances, la position de l’analysant allongé ou assis, sauf à avoir une conception formelle de l’affaire. Ces aspects, fréquence et prix, se négocient et la négociation débouche sur un accord convenant aux deux parties. Il reste valable pour un temps déterminé en fonction des possibilités du moment de l’analysant, sachant qu’on peut toujours y revenir et que ce n’est pas cela qui définit la nature de ce qui va se passer entre les deux personnes en présence. L’aléatoire ou l’arbitraire en termes de durée des séances ou de prix instaure une situation de pouvoir dans laquelle l’analysant devient l’objet de toutes sortes de violences. Quant à la brièveté des séances parfois pratiquée, elle se situe plutôt du côté de l’évitement de la relation et de l’impossibilité d’accueillir.

Une psychanalyse tient son efficience de la relation qui s’établit en dehors de tout rapport d’autorité entre le psychanalyste et l’analysant. Une psychanalyse consiste effectivement à accueillir une personne là où elle en est de sa vie pour l’accompagner pour le bout de chemin qu’elle voudra et pourra faire en compagnie du psychanalyste.

Si l’analysant sait rarement ce qu’il vient chercher, le psychanalyste, lui, a une idée derrière la tête. Il sait, de par sa propre expérience d’analysant, et son expérience plus ou moins longue de psychanalyste, que si l’analysant parvient à fabriquer une pensée de lui-même, une sorte de « savoir » sur lui-même, « savoir » sur ce qui le détermine, c’est-à-dire son histoire et celle de ses ascendants (au sens large du terme), cela va produire des effets.

L’analysant ne peut pas ne pas sentir, à un moment ou à un autre du déroulement du travail, que l’analyste attend de lui, et pour lui, la production de cette pensée, de cette forme de « savoir », de cette « vérité » subjective. Cette attente, sans présomption des formes de changement que cela peut induire chez l’analysant, est un des moteurs du processus.

Le coeur de ce processus se situe dans les moments d’émergence d’une forme de « vérité » constituant l’analysant comme le produit de son histoire. L’analysant fabrique du sens, un sens reconstruit, imaginé. Fiction certes, mais fiction vraie car opérante. Car de même que les êtres humains collectivement créent des systèmes de sens concernant leur être-ensemble et leur être-au-monde leur permettant de vivre (et il n’existe pas d’humain hors de ces systèmes), l’analysant élabore un système de sens individuel, s’appuyant sur sa propre historicité éclairant son être-à-lui-même, et corrélativement son être-au-monde. L’apparition et l’extension de la psychanalyse comme construction individuelle du sens semble coïncider avec la désagrégation de systèmes collectifs de représentations et de sens. L’expérience d’une psychanalyse s’offre souvent comme ultime recours pour se relier à soi et aux autres dans un monde désagrégé et in-sensé.

L’énonciation des paroles qui créent un sens a pour effet de provoquer un « décollement » par rapport à la perception habituelle que l’analysant a de lui-même, et cette possibilité de « décollement » donne en quelque sorte naissance à un nouveau sujet. L’analysant, qui jusque-là « jouait son rôle » dans une immédiateté sans faille, se met à se voir jouer son rôle et à s »entendre parler avec une certaine distance intérieure. Jusque-là sujet « assujetti » à une histoire, il prend conscience des places qui lui ont été assignées, cette connaissance le modifie. Le « je » prononcé par l’analysant change de nature peu à peu au cours du déroulement du travail puisqu’il inclut peu à peu la possibilité d’une distanciation intérieure.

Par ailleurs, il se densifie grace à la conscience de son histoire et de ses déterminations. Cette nouvelle perception de soi chez l’analysant a pour corollaire le fait de se mettre à percevoir chez l’autre, ou tout au moins lui en faire crédit sous bénéfice d’inventaire, une même densité, une même historicité ; ce qui tend aussi à lui faire prendre conscience de ce qui le relie à l’universel de la condition humaine tout en lui permettant de commencer à découvrir, accepter et s’intéresser à l’expérience de l’altérité.

La création de ce « savoir », de ce sens, va constituer un soin en ce sens que l’analysant va pouvoir dégager dans sa vie des marges de manoeuvres, de façon à introduire de nouvelles possibilités dans le rapport qu’il a à lui-même et aux autres dans son existence quotidienne. Elle lui permet d’établir une forme de distanciation intérieure par rapport à ce dans quoi il s’enferme habituellement qui, paradoxalement, constitue une forme intense de « présence à soi ».

Les processus d’analyse et de fabrication de pensée de soi se prolongent bien souvent (c’est la visée idéale) bien après de la fin de la relation avec le psychanalyste et permettent une forme d’auto-accompagnement qui introduit une certaine fluidité dans les relations au monde. Simultanément, l’exploration des blessures qui l’ont constitué et leur mise en mots va permettre d’ouvrir vers des moyens de les panser tout au long de la vie en dehors de l’analyse. Le fait de renouer au cours du travail psychanalytique avec des moments d’expériences vivantes et riches enfouis sous des catastrophes peut permettre de refonder la possibilité de vivre parfois très endommagée.

Enfin, l’analysant va faire l’expérience d’une nouvelle forme de relation. Cette expérience constitue à la fois un dés-apprentissage et un apprentissage. Elle se démarque des expériences qui ont présidé à la « formation » de l’analysant dans lesquelles la haine, la destruction et la souffrance, ou l’envie de maîtrise dominaient ou étaient mêlées à l’amour. Non pas que de tels sentiments ne traversent pas le psychanalyste, mais c’est leur traitement qui diffère, puisque ceux qui sont induits par l’analysant sont utilisés et explicités dans le travail analytique et non pas agis dans la relation. A tout moment le psychanalyste montre que ce qui l’intéresse, c’est la vérité de ce qui se joue entre lui et l’analysant, au delà de sa personne propre, qui permet de reconstituer ce qui s’est joué entre l’analysant et ses proches, l’exploration de son histoire et la production d’une pensée de lui-même.

Aucun des deux protagonistes ne saurait devenir l’objet de l’autre. Le psychanalyste travaille en permanence à déjouer chez lui comme chez l’analysant tout germe qui aboutirait à une situation de pouvoir. C’est en cela que la relation est inédite et extra-ordinaire.

L’engagement du psychanalyste

Pour que ce processus advienne, ce qui est loin d’être une évidence, il faut que le psychanalyste « y mette du sien ». Bien souvent, l’analysant est très loin de pouvoir mettre en mots, de fabriquer de la pensée. La présence d’un autre lui est insupportable, à moins qu’il ne le perçoive même pas comme un autre, ou simplement vivant. Il faut alors apprivoiser, permettre à la capacité de penser de se réparer ou d’advenir, induire les notions de causalité ou de sens parfois complètement éteintes ou senties comme dangereuses, en prêtant des mots et des hypothèses : du sens.

La possibilité d’entrer en relation, de déployer de l’inter-locution, de chercher ensemble et de fabriquer de la pensée en prêtant sa capacité à penser est fondamentale et fondatrice. C’est bien dans un espace de relations multiples et de confrontations avec d’autres subjectivités qu’est née et s’est formée la subjectivité de la personne qui se présente au psychanalyste. C’est dans un espace relationnel qui met en présence deux subjectivités qu’un redéploiement et un questionnement des modalités relationnelles de l’analysant sont possibles

Au cours de l’exploration du passé de l’analysant et des relations avec son entourage, être le témoin silencieux des inadéquations, voire des violences que l’enfant qu’a été l’analysant a subies, ne suffit souvent pas. Il est nécessaire d’intervenir pour valider ses perceptions, pour lui permettre de restituer sa valeur à ce qu’il peut être tenté de minimiser, comme les adultes ont pu le faire, ou tout simplement pour ne pas sentir la souffrance encore vive liée à certains événements ou à certaines relations. C’est souvent un préalable éminemment nécessaire au travail, qui brise la solitude de l’analysant et le soulage de telle façon qu’il peut se mettre à penser. Il y a un autre qui l’entend et qui l’accueille là où il a été meurtri, il est possible de lui parler, cet autre lui parle, de ces échanges naît la pensée. Ce n’est que dans un second temps qu’il pourra réévaluer certains épisodes de sa vie et réaliser le caractère universel de certaines inadéquations qu’il a ressenties et de certaines limites que son entourage a pu poser pour lui et les distinguer d’événements traumatiques bien réels qu’il a pu vivre.

Mais comment retrouver à partir de soi cette universalité de la condition humaine ? C’est bien souvent en reconstruisant l’enfance de ses propres parents que cette universalité lui deviendra accessible. A contrario, ne rien dire, dans l’idée que l’analysant finira par accepter toutes sortes de « castrations », c’est souvent condamner la plainte et la souffrance à s’éterniser et instituer la dépression et la solitude comme issue de l’analyse.

Toute cette approche fait partie intégrante du processus, elle l’initie, le permet, le soutient. Elle y est intimement mêlée. Elle suppose un psychanalyste présent, vivant, parlant, et non un « cadavre » qui « présentifie la mort »* pour qui le néant serait originairement le même que l’être fasciné par le retrait, l’absence, le rien. Le choix (ou plus vraisemblablement, les avatars de la transmission de la psychanalyse) situe le psychanalyste du côté de la destitution subjective/désubjectivation ou de la restauration subjective. Ce qui ne produit pas les mêmes effets.

L’intentionalité du psychanalyste, qui diffère fondamentalement de l’intentionalité de ceux qui ont présidé à la « formation » de l’individu ou de ceux qu’il rencontre dans sa vie quotidienne, est inhérente au processus. Elle soutient que quelque chose est possible. Elle opère bien souvent une séduction à penser et à vivre comme peut le faire la capacité du psychanalyste à inventer en permanence et son appel implicite à l’analysant à inventer des manières inédites de se servir du psychanalyste et de l’espace qu’il lui offre. Exclure de la définition de la psychanalyse cette dimension du travail conduit à exclure un grand nombre de personnes déclarées par avance inanalysables et à les renvoyer vers des « prises en charge » de diverses natures qui n’ont pas les mêmes finalités de subjectivation et d’autonomisation. Pourtant c’est bien le psychanalyste et lui seul qui peut les y amener, à condition qu’il n’ait pas le sentiment qu’il va s’y salir les mains mais qu’il va tout juste tenter de faire son travail.

Cette pratique de la psychanalyse restauratrice de la parole et de l’intersubjectivité dans un contexte actuel de misère de la parole, de la rencontre, et de pauvreté du sens nécessite la présence d’un autre consistant, vivant, c’est-à-dire d’un interlocuteur véritable, présent à lui-même comme à l’autre en tant qu’être humain doué de parole, conscient de ses fragilités, de ses limites et des déterminations de son histoire tout en sachant qu’il n’en a pas forcement épuisé tous les arcanes…

Laïcité et liberté

L’idée d’une nécessaire présence à soi et à l’autre peut être explicitée par le biais de la notion de laïcité, notion qui présente plusieurs facettes.

A un premier niveau, laïcité s’oppose à cléricature. Le clerc se situe dans un héritage. Il est serviteur (thérapon) et rend un culte. Il est caché derrière des maîtres ou des pensées déjà prêtes. C’est comme s’il n’avait pas d’existence propre. Ce qui est par essence l’état de l’homme religieux : la « dépossession ». « Il n’est pour rien dans ce qui est ; d’autres, de nature radicalement autre relevant d’une altérité sacrée propre au passé fondateur (les Ancêtres, les Héros ou les Dieux), ont institué ses manières de vivre, ses usages. Il leur doit tout, il ne fait qu’imiter, répéter et se soumettre à l’antériorité de toute chose -vérité, loi, savoir »* qui le réduit à rien, ne lui laissant que l’unique possibilité qui consiste à reproduire ce qui a déjà été. Le présent ne peut être alors que répétition et reproduction.

De ce point de vue de nombreux psychanalystes sont religieux. Ils ont reçu un héritage (ou s’en considèrent comme dépositaires) qui les oblige à plusieurs titres. Ils estiment qu’un fondateur a pensé et fixé de manière définitive des vérités inaltérables et qu’elles définissent exhaustivement leur pratique, ce qu’ils peuvent en penser et en dire. Un langage codé fait de formules fixes, de mots sacrés et de concepts intouchables constitue un véritable code de reconnaissance dont la maîtrise assure au nouveau venu sa place dans la hiérarchie de l’École, de l’Institution. Dans leur pratique, les postures pré-établies et rigides leur permettent d’incarner l’Idée du Psychanalyste conforme à celle que représentait le fondateur. Le seul travail intellectuel autorisé est, comme il se doit dans un contexte religieux, celui du commentaire du Texte. Ces psychanalystes permettent à certains critiques de voir, probablement à juste titre, en la psychanalyse un mythe dont la fonction est identificatoire et émulatoire, chaque nouvelle version du modèle confirmant et justifiant celui-ci rétroactivement. Psychanalystes et analysants répètent et se conforment au modèle proposé par le récit fondateur, c’est cette opération qui lui confère son efficacité supposée.

On conçoit sans peine le bénéfice identitaire, narcissique, de ce type de rapport au monde et à la psychanalyse. La dépossession radicale s’accompagne paradoxalement d’un gain considérable en termes de sentiment de soi. La certitude d’être psychanalyste garantie par l’héritage comble imaginairement de manière radicale toutes les failles narcissiques présentes en chacun de nous. La fonction de psychanalyste devient un soin radical pour le psychanalyste, à l’opposé de ce que la psychanalyse peut proposer et produire, puisqu’il ne s’agit plus de repérer ses failles narcissiques et de trouver des moyens singuliers de les réparer ou de s’en accommoder, mais de les recouvrir grâce à une enveloppe préfabriquée identique pour tous.

Si le psychanalyste peut trouver de l’intérêt à cette possibilité, pour l’analysant, les conséquences sont tout autres. Celui-ci est confronté à la radicale inconsistance du psychanalyste. Il n’y a personne avec lui. L’analysant est seul avec un interlocuteur absent à lui-même, avec une théorie, avec une idée désincarnée : celle que le psychanalyste a de lui-même pour avoir le sentiment qu’il est psychanalyste, qui s’accompagne de postures, d’interprétations, de paroles prémâchées adéquates à l’idée de l’Être-psychanalyste mais généralement inadéquates à la situation de l’analysant. Cela induit une situation de pouvoir car l’analysant perçoit bien que quelque chose parle au dessus de la personne de son interlocuteur absent, et que cette chose a grande valeur pour cet interlocuteur. L’analysant démuni, car il est venu demander de l’aide, ne peut que s’incliner devant ce qui relève du sacré, d’autant plus que son interlocuteur peut souvent se prévaloir, et il ne se prive pas de le faire savoir, de la garantie offerte par la faculté de médecine ou par des titres universitaires divers.

Être laïc consiste donc à accepter de ne pas savoir par avance, à tenter de tenir debout sans chef ni totem, à refuser et à déjouer toute forme de surplomb car le surplomb oblitère considérablement les possibles offerts par la situation analytique. C’est une forme de liberté intérieure par rapport à ce qui peut faire « savoir préétabli » et institution religieuse. Ce ne peut être un état permanent tant l’être humain est prompt à adhérer à des croyances de tout ordre, mais une visée autorisant la critique, la déconstruction et la relativisation des systèmes explicatifs. Ce n’est que dans cette visée qu’un espace peut s’ouvrir pour permettre l’accueil et la rencontre d’un autre dans lequel cet autre va faire l’expérience extrême de sa singularité et construire le sens et la vérité dont il a besoin pour vivre.

La Psychanalyse (avec majuscule) n’existe pas : il n’y a que des situations à deux qui peuvent ou ne peuvent pas être psychanalytiques en ce qu’elles offrent ou n’offrent pas, en ce qu’elle permettent ou ne permettent pas. Un psychanalyste aliéné a peu de chance de pouvoir aider un analysant à se défaire de ses aliénations. Il peut en revanche très facilement les lui transmettre.

A un second niveau, la laïcité se conçoit comme la conséquence de la définition de la psychanalyse -une situation à deux, hors de tout enjeu de pouvoir- : toutes les formes de lien social entre psychanalystes n’ont rien de « psychanalytique ». Bien au contraire, les phénomènes de groupe génèrent obligatoirement des enjeux de pouvoir. Comme dans n’importe quel groupe humain le savoir constitué, le discours du maître sont les outils les plus efficaces de l’exercice du pouvoir. Des interdits de questionnement, des effets de tabou, ce que le groupe est implicitement d’accord pour taire ou pour ne pas interroger assurent secrètement et efficacement sa cohésion.

Dans ce contexte des hypothèses théoriques deviennent vite des vérités révélées. On ne peut produire publiquement qu’une clinique qui les illustre. Circulent alors principalement entre les membres du groupe des signes de reconnaissance et d’appartenance qui ne sont pas sans effets sur la clinique. Ces signes englobent ce qu’il faut penser, dire et faire pour être reconnu psychanalyste du groupe. Ils finissent par donner corps à des impasses théoriques qui deviennent effectives dans la réalité de la situation à deux.

La facilité avec laquelle une majorité de psychanalystes s’abandonnent avec délices aux lois de la vie groupale, renoncent à la possibilité d’être eux-mêmes et à la liberté de penser par eux-mêmes pose la question des effets de leurs propres analyses. L’impossibilité de supporter la discontinuité de la vie pour le psychanalyste ou plutôt pour l’être humain qu’il est, l’incapacité de se débrouiller avec ses propres failles narcissiques sans souder et colmater avec un étayage groupal et des savoirs constitués à visée totalisante, les envies de pouvoir, de maîtrise, de position sociale, tout cela offre une image plutôt inquiétante des « résultats » de la psychanalyse.

Sans doute doit-on simplement en conclure que les effets des liens sociaux sont plus forts que la psychanalyse, ou plus exactement que leurs natures sont radicalement différentes et incompatibles : la recherche de la « vérité » et du sens hors de tout enjeu de pouvoir ne peut trouver sa place que dans la situation à deux, situation inouïe, extra-ordinaire, infiniment rare et fragile. Tout le reste, n’a rien à voir avec la psychanalyse.

Là encore la laïcité est une visée. On ne saurait se passer d’échanges avec des pairs, du partage des expériences et des réflexions à partir desquels peuvent se tisser des liens d’amitié (lorsqu’on peut rencontrer des individualités qui parlent en leur nom propre ! ). Reste à pouvoir le faire sans y perdre son âme et sans se laisser entraver par des liens de subordination.

Le poids de l’ héritage

Les difficultés à maintenir une visée de laïcité sont certes conséquentes à la spécificité de la psychanalyse, c’est aussi le fruit d’un certain héritage. En effet, la transmission de la psychanalyse a une histoire qui n’est pas sans effets sur les pratiques.

Pour tenter de sortir de ces difficultés, il faut bien distinguer Freud le chercheur et Freud le fondateur d’un « parti politique », soucieux que ses découvertes lui survivent. Les deux tendances entrent parfois en contradiction. Ce qui est ouvert d’un côté se referme de l’autre pour satisfaire à des fins de stratégie. La volonté de faire « science », de fonder, d’instituer, oblige à resserrer les rangs autour d’un petit nombre de concepts-slogans et de postures fixes. Les questions ouvertes, legs fondamental de Freud, sont oubliées au profit des réponses, marquées par les outils de savoir disponibles à un moment précis de l’histoire des idées et du savoir. Or ces réponses ne sauraient avoir de ce fait qu’une valeur relative, leur seule utilisation « honnête » possible étant de nous ramener aux questions.

A ces nécessités stratégiques, s’ajoute celle de former des disciples dévoués. Combien d’analyses bâclées ou interrompues parce que d’autres considérations primaient sur l’analyse. Certains y laissèrent leur vie*. Le même phénomène se reproduit avec Lacan. Moment de créativité aussitôt oblitéré par des visées de conquête et de maîtrise. Pour contrebalancer l’institution qui l’avait exclu, il fallait « former » à tour de bras. Combien d’analystes autorisés par le maître avec dispense de véritable analyse. Pour « être » analyste, il ne reste qu’une solution identificatoire autour de quelques « concepts »- bons mots- et quelques postures adoptées par le maître. De là des lignées d’analystes mal accueillis, maltraités par l’analyse, déprimés, et incapables de vivre hors du groupe, n’ayant que le recours de reproduire ce qu’ils ont vécu pour le valider a posteriori à l’infini.

Les pratiques sociales concernant la fabrication des psychanalystes sont peu interrogées quant à leurs effets sur l’espace offert par le psychanalyste et ce qui peut s’y passer. Qu’elles soient calquées sur le modèle de la formation médicale (dont Freud a souligné la radicale incompatibilité avec la psychanalyse) ou plus informelles en apparence, elles mettent d’une manière ou d’une autre en jeu le principe d’autorité : autorité du chef et des barons, autorité des aînés sur les derniers arrivés…

Les phénomènes d’intronisation mettent en place de la sujétion, à des institutions, à des individus, à des idées. Cet aspect de la transmission a même reçu dans certains groupes sa théorisation sous l’idée de « la dette à la psychanalyse ».

Si l’on examine cette idée de près, on peut observer un premier aspect de la dette : en France ceux que Lacan a autorisés à devenir analystes sans faire eux-mêmes de véritable analyse, doivent tout à la « Psychanalyse ». Ils en ont tiré fortune, renommée, statut social. De sorte qu’ils ont effectivement une dette dont personne ne peut les libérer et qu’ils sont condamnés à transmettre. Ils sont vraisemblablement à l’origine de lignées d’analystes dans l’impossibilité d’aider qui que ce soit à se libérer de quoi que ce soit.

Ce phénomène, spécifiquement français, lié à Lacan et sa volonté de contrebalancer l’institution orthodoxe qui l’avait rejeté, a engendré une dynamique qui lui survit. Le recrutement massif par le biais de la formation professionnelle de gens dotés d’un capital culturel et d’un parcours intellectuel modestes pour qui le statut d’analyste constitue une promotion sociale se poursuit. L’enrichissement très rapide dont certains ont pu bénéficier à un âge d’or n’a aujourd’hui guère plus cours mais semble continuer à alimenter des fantasmes…

Le second aspect de la dette a plus de lien avec l’analyse elle-même. Un certain type de pratique, majoritaire, sous-tendue par une théorisation strictement « intra-psychique », centrée sur la « réalité psychique », peu sensible à l’histoire du sujet (et de ses ascendants) et aux relations qui ont permis sa constitution, rejette à l’extérieur de l’espace analytique une bonne part de ce qu’on peut appeler rapidement sa réalité au profit du tout puissant fantasme. La conséquence en est que l’analysant ne peut pas opérer de nouage avec l’extérieur, c’est-à-dire avec la vie. L’analyse reste quelque chose de clos et de stérile instituant la dépression comme mode de vie et toute une génération d’analystes en très mauvais état n’ont pas eu d’autre solution de survie que de devenir analystes. Certains, une minorité, s’en sont sortis en s’autorisant à inventer avec leurs analysants et de ce fait comprendre les impasses de leur propre analyse. D’autres en sont réduits à la dette, puisqu’ils doivent à l’exercice de la psychanalyse leur moyen de survie sociale, économique et psychique.

Enfin, concédons qu’on puisse imaginer qu’au sortir de la situation à deux il y ait non pas une forme de dette mais de la gratitude. Est-ce que cela revient nécessairement à la psychanalyse ? La pensée, la parole, la relation qui ont permis au sujet de s’inscrire dans sa propre histoire, de se la réapproprier, de mettre des mots sur sa souffrance, d’inventer des moyens de panser ses blessures et de se réparer n’appartiennent pas en propre à la psychanalyse. Certes son dispositif, par sa radicalité, en exploite les potentialités à l’extrême. Mais, peut-être le psychanalyste a-t-il le devoir de signifier que cela relève de l’humanité au mieux de ce que peut être un être humain dans sa capacité à reconnaître l’altérité et la responsabilité qui en découle, à questionner et à fabriquer du sens plutôt que d’organiser le service de la dette au profit d’une quelconque cause et d’engager son analysant dans une cléricature.

Une chose est d’admettre la fonction de la « dette » dans les sociétés humaines en tant que reconnaissance du fait que quelque chose nous a été donné, ou que nous avons fait usage de quelque chose laissé par ceux qui nous ont précédé, une autre chose est d’en faire un usage systématique et abusif qui tire du coté de l’assujettissement. La difficulté provient du concept même de dette qui implique cette idée de lien obligeant au créancier qui a prêté. Dans de nombreuses civilisations la dette non payée conduisait à la perte de l’état d’homme libre ; l’endetté devenait l’esclave de son créancier.

La gratitude, en tant que reconnaissance qu’il y a eu don ou transmission (sans forcement que l’action soit volontaire, car bien des « héritages », comme par exemple la pensée des générations précédentes, nous sont accessibles sans conditions) ouvre vers la possibilité du don et de la transmission, sans créer de lien d’obligation envers une personne ou une instance précise. C’est au contraire l’invitation à se tourner vers d’autres et vers les générations à venir. Et, c’est là une tout autre conception des rapports humains.

Pratique et discours

C’est une banalité d’ecrire que la question du pouvoir s’articule à celle du savoir. Et pourtant c’est sans doute là ce point que l’on rencontre les plus grandes difficultés à clarifier la situation. La psychanalyse, en tant que pratique et dispositif, aurait sans doute pu apparaître dans un autre contexte que celui qui l’a vu naître. Mais elle s’est d’emblée inscrite dans le cadre de la médecine, et de la recherche « scientifique ». Le dispositif est devenu, entre autres, un dispositif d’observation à partir duquel il s’agissait de construire un discours « scientifique », généralisable, universel. A partir du sens singulier qui peut surgir dans le cadre du dispositif (dont on a souligné le caractère « opérant » et qui est une reconstruction), le chercheur s’est mis à fabriquer de la cause et à confondre ces deux notions. Or la causalité, bien distincte du sens, a une tout autre fonction que celui-ci : elle permet à un discours scientifique de se constituer.

Le discours scientifique, programme de vérité d’un moment donné et représentation du monde liée aux outils conceptuels d’une époque, savoir infiniment relatif, n’en est pas moins l’apanage du spécialiste qui occupe de tout temps une fonction sociale spécifique. Il est celui qui sait face à ceux qui ne savent pas et qui s’en remettent à lui. Sa position est une position de surplomb, de pouvoir. Or la démonstration de l’incompatibilité de cette position avec la créativité nécessaire au bon fonctionnement du dispositif n’est plus à faire. Freud s’est lui-même pris les pieds dans cette incompatibilité : il a eu l’occasion de constater que ses « patients » (il y aurait beaucoup à dire sur l’emploi de ce terme) lui servaient à volonté ses préoccupations théoriques du moment. Le « savoir », même non formulé, posé par avance, embolise très vite l’espace de la relation et neutralise la possibilité d’un sens singulier au profit du sens unique et de l’impasse.

Cela n’interdit pas aux psychanalystes de constituer des systèmes de représentations de ce qui pourrait se passer dans la psyché et dans la relation. Bien au contraire le travail de la pensée est vital pour le psychanalyste. Il lui permet intérieurement de « décoller » de l’immédiateté de la situation et du corps à corps de la relation. Cette distanciation par la pensée chez le psychanalyste permet à la pensée de surgir chez l’analysant.

Par ailleurs, ce type de travail présente en tant que tel un certain intérêt, comme tout travail de la pensée, pour peu qu’il se soumette à la critique des concepts qu’il utilise et à l’examen de sa propre cohérence. Mais il présente aussi un grand danger en fonction du rapport que le psychanalyste entretien avec ce « savoir ». Transformé en croyance, instrumentalisé en technique, il perd son caractère d’aide au « décollement » et se transforme invariablement en glu dans laquelle le psychanalyste et son analysant vont s’immobiliser. Le psychanalyste ne peut penser que sur le fil d’un rapport très particulier aux nécessaires productions de sa pensée.

Il faut donc bien distinguer l’espace singulier de la psychanalyse comme praxis, des discours accumulés depuis un siècle, qui s’offrent à constituer « la Psychanalyse ». A l’intérieur de ces discours, il convient encore de distinguer ce qui s’offre comme « savoir » sur la psyché, c’est-à-dire comme corpus d’hypothèses de représentation de son « fonctionnement », et ce qui tente de témoigner d’une pratique singulière.

Les constructions théoriques s’offrant comme un « savoir » s’inscrivent généralement dans le cadre d’hypothèses posées par Freud. Elles suscitent des positions très paradoxales. Ceux qui défendent la « scientificité » de la psychanalyse défendent souvent en fait l’immuabilité d’un certain nombre de concepts (les hypothèses de départ). Ils oublient volontiers qu’une science n’est qu’un état de connaissances et de représentations de la réalité à un moment donné et qu’il faut parfois abandonner des concepts et des constructions pour produire une nouvelle théorie qui incorpore certains restes laissés hors de la précédente ou qui modifie radicalement la position d’observation. (C’est ce que Freud a été capable de faire puisqu’il nous laisse plusieurs types de « modélisation » se référant à des cliniques différentes*). Ils semblent croire qu’une science produit des vérités éternelles. La revendication de la scientificité n’est alors qu’une figure de la croyance.

Les témoignages d’expériences singulières démontrent qu’il n’y a pas de « technique » analytique ; le psychanalyste travaille avec ce qu’il est, ses points intimes de « savoir » sur la souffrance et la condition humaine qu’il a repérés au cours de sa propre analyse ; il met en jeu une créativité qui lui est spécifique. Ces témoignages nous « enseignent » la nécessité d’être libre et d’être soi-même.

Le rapport complexe aux discours de toute nature produits par les psychanalystes n’élimine pas pour autant la question d’un certain type de « savoir » s’articulant au « savoir-faire » et à « l’expérience ». Le psychanalyste qui initie la construction du sens dispose d’une palette « d’outils » qu’il prête à l’analysant (inter-préter). Il s’agit d’hypothèses qui le font réfléchir, rebondir, qu’il ajuste à son histoire propre. La palette dont disposait Freud était relativement étroite, centrée autour du complexe d’Oedipe. Aujourd’hui notre palette est plus large et nous « savons » que bien d’autres épisodes de la vie de l’analysant (et de ses ascendants) vont nécessiter un travail de mise en mots et de pensée.

Ainsi, je « sais » qu’un analysant dont le père a fait la guerre d’Algérie, sans en dire quoi que ce soit à ses enfants, ne pourra pas faire l’économie d’un questionnement et d’un travail de pensée à ce sujet, même si nous ignorons par avance la « gestion » psychique qui a pu en être faite par l’analysant (et par son père) jusque-là et le devenir de cette question pour lui. L’expérience et le savoir-faire m’aident à aider l’analysant à approcher cette question parfois paralysante, et à ne pas le laisser l’éviter pendant dix ans. C’est aussi une forme de savoir qui me permet de proposer à l’analysant des hypothèses sur ce que son parent a pu vivre et les éprouvés qui peuvent y être liés. Hypothèses qu’il affinera à l’aide de ses souvenirs, de ses observations et peut-être des questions qu’il réussira à poser et que je l’aurai, le moment venu, encouragé à poser. C’est aussi l’expérience et un certain type de savoir qui me permet, parfois, de témoigner auprès de certains analysants de solutions trouvées par d’autres face à des situations difficiles, non pas pour leur exemplarité, mais pour signifier l’existence de possibilités et d’inventions singulières.

On ne saurait être exhaustif sur les contenus de ce « savoir » tant il est constitué de matériaux hétérogènes issus de l’exploration de sa propre histoire et de celle de sa famille, du témoignage écrit et oral d’autres psychanalystes concernant leur propre histoire et celle de ceux avec qui ils ont travaillé, de l’accumulation des histoires singulières explorées à deux dans sa propre pratique, mais aussi de ma capacité à me laisser affecter. Je « sais » ainsi que des « savoirs » qui ne sont pas les miens peuvent parler avec ma bouche, parce que je me serai laissé affecter par l’enfant dans l’adulte, par l’adulte qui ne veut rien savoir et ressentir de sa propre histoire, ou par un ancêtre de sa lignée. Ce n’est qu’après coup que je pourrai, avec l’analysant, identifier leur provenance.

C’est son utilisation fluide de ces « savoirs » à titre d’hypothèses approximatives et provisoires appelant un affinement, une appropriation et une utilisation singulière, stimulant la recherche et la constitution du sens, et permettant une circulation de la parole dans les deux sens entre le psychanalyste et l’analysant, qui spécifie le « savoir » du psychanalyste. C’est aussi ce qui le différencie radicalement du « savoir du scientifique », ou plutôt de celui qui se pose comme « expert ».

Un espace rare et fragile

On ne devrait jamais oublier que la psychanalyse, en tant que pratique et corpus théorique, est née au siècle de l’Autorité Parentale, et de la Foi absolue en les Progrès de la Science. Les discours qui tentent de rendre compte de cette expérience butent trop souvent sur un de ces deux écueils. Eviter d’entrer en religion (ou en science) représente un travail de chaque instant.

La difficulté principale provient du fait que toute l’organisation sociale fonctionne à partir de principes hiérarchisants. Les institutions de psychanalystes obéissent à ces principes qui contaminent jusqu’à leur pensée. Il n’est que de constater la fascination des psychanalystes pour ce qu’ils dénomment « la Loi », sans toujours chercher à interroger cette notion, qu’il confondent souvent avec le « règlement intérieur » de leur propre confort (exigence de paiement des séances pendant leurs vacances, fixation arbitraire du prix des séances, rigidité du cadre, etc.)

Les lois (à défaut de pouvoir définir « la Loi ») fixent des limites aux êtres humains et ainsi les « humanisent » véritablement. On ne peut certes nier leur aspect « instituant », ni leur intérêt « régulateur » dans la vie sociale, ni même la part de visée éthique qui s’exprime dans certaines productions législatives. Mais les lois constituent également des formations de compromis entre diverses composantes dont il est difficile, et cela en dépit de toutes les tentatives les plus récentes, de ne pas considérer celle qui cristallise un rapport de forces. Le sujet de ces lois est fondamentalement un assujetti, dans l’immédiateté de son rapport à la loi. Rapport « nécessaire », (nous ne connaissons plus que cette réalité anthropologique depuis fort longtemps, sauf à aller chercher du côté des derniers chasseurs-cueilleurs survivants), mais sans doute pas suffisant.

En effet, cette réalité anthropologique première n’épuise pas les possibles du rapport à l’autre et de « l’humanisation » tout en en constituant aujourd’hui le socle. Et, il en est un, celui de la reconnaissance de la subjectivité de l’autre et de sa singularité, qui se situe aux antipodes d’un rapport de force. Ce n’est sans doute qu’à ce niveau de conscience de l’altérité que la notion de « Loi » peut acquérir pour le sujet une pleine réalité et sa véritable densité.

Le dispositif de la psychanalyse peut permettre de travailler ce possible, tandis que la plupart des productions et comportements des psychanalystes hors du dispositif (quand ce n’est pas dans le dispositif même) ne se situent que du côté de cette réalité anthropologique première. Ainsi, ce qui peut se révéler comme le plus extra-ordinaire de cette aventure s’avère être d’une fragilité infinie dont l’existence et la transmission sont sans cesse en péril. C’est aussi ce qui au détour de parcours individuels, peut apparaître comme le plus précieux et dont la préservation peut pour certains passer au dessus des gratifications offertes par les enjeux sociaux ordinaires.

* Jacques Lacan, Ecrits, Seuil.
* Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Gallimard.
* Cf. François Roustang, Un destin si funeste. Minuit.
* Cf Paul Bercherie, La genèse des concepts freudiens, Ed. Universitaires.