revenir sur la page d'accueil

Du soin et de la laïcité

(Texte paru dans la revue du groupe de recherche en thérapies transpersonelles)

Invité au forum du GRETT 2017, il m’a paru honnête de préciser en préambule que je n’étais pas sûr de comprendre les termes « transpersonnel » et « spiritualité », qui ne font pas partie de mon vocabulaire usuel, mais que, peut-être, mon expérience et ma pratique présentaient quelques zones d’intersections avec ce que ces concepts semblent recouvrir.

A l’origine de ma démarche, se trouve le souhait de me soigner plus efficacement que n’avait pu le faire des années de psychanalyse, qui avaient laissé bon nombre de symptômes intacts, malgré la compréhension que j’en avais acquis.

La rencontre avec un guérisseur sibérien va radicalement changer ma conception du psychisme et de son rapport au corps, héritée de mon apprentissage universitaire. À partir de cette première expérience, qui avait impliqué simultanément mon psychisme et mon corps, je me suis mis à explorer systématiquement le champ thérapeutique qui s’était ouvert pour moi, aboutissant ainsi à une clinique bien éloignée de celle pour laquelle j’avais été formé.

Après des années de recherches, d’échanges et de pratique, je suis parvenu à la perception d’un système de circulation d’énergie à l’intérieur et autour du corps. Ce n’est certes pas une grande découverte : les médecines anciennes, chinoise et indienne, travaillent avec de tels systèmes depuis des siècles, dans une conception globale de l’individu qui articule corps et esprit sans jamais les séparer.

Le corps, c’est également un véritable « feuilleté » d’inscriptions mémorielles : mémoires fœtales, infantiles, familiales, transgénérationnelle… C’est aussi une instance de connexion avec de nombreuses autres dimensions énergétiques, à l’image de trames, ou encore de toiles d’araignées, qui nous enserrent, nous traversent et nous relient aux mémoires collectives générées par notre culture, nos groupes d’appartenance, nos institutions civiles et religieuses. Nous disposons ainsi d’un gigantesque potentiel de connexions et d’informations.

Les mémoires internes à notre corps et les connexions aux mémoires externes limitent l’accès à nos ressources propres, et nous confortent dans la répétition de schémas névrotiques et étriqués. Nous arrivons dans ce monde vulnérables et dépendants et subissons, au cours de notre développement premier, toutes sortes de dommages : au mieux de simples carences, au pire des traumatismes, avec de multiples nuances intermédiaires. De plus, nous sommes contraints d’incorporer les projections familiales, les places et rôles qui nous sont impartis.

Avec tout cela, mais aussi parfois contre cela (les deux mouvements peuvent être conjoints), nous construisons une personnalité, des systèmes de défense et surtout des systèmes de compensations narcissiques qui tentent de pallier à toutes nos blessures. Notre vie durant, nous tentons en permanence de réparer les insuffisances, inadéquations et violences éprouvées lors de nos années de maturation. Or, toutes les constructions psychiques qui en découlent disposent de leur pendant d’inscriptions corporelles, et se densifient en allant puiser dans les mémoires transgénérationnelles et collectives tout ce qui peut renforcer leur consistance en terme de sentiments d’appartenance, d’identité, de filiation…

L’être humain s’imagine disposer de bien plus de liberté qu’il n’en a en réalité. Enfermés dans nos propres constructions, dans nos identifications et nos assignations, nous répétons bien souvent des scénarios exigus, quand bien même certains d’entre eux s’avèrent productifs d’un point de vue social ou financier.

Issus d’une lignée qui a, pendant les derniers siècles, migré à plusieurs reprises, mes parents ont échappé de peu à la déportation lors de la seconde guerre mondiale. La génération de mes grands-parents a vu les trois quarts de ses effectifs disparaître en camps de concentration. La fidélité inconsciente aux morts a empêché tous les membres de ma famille de revenir du coté de la vie, et d’accéder à quelque forme de tranquillité ou de joie. L’insécurité ainsi vécue et transmise par de nombreuses générations a inscrit l’inquiétude et les angoisses de perte comme toile de fond du psychisme familial. Les mémoires des persécutions subies par les ancêtres, présentes dans le corps de chacun des descendants, agissent telle une caisse de résonance, de sorte qu’un simple incident de la vie devient immédiatement un drame. De ce fait, la philosophie familiale pouvait se résumer à : « le pire est à venir » !

Ma mission en tant qu’enfant fût de tirer mes parents du coté de la vie, de soigner mes ancêtres, et de me substituer à bon nombre d’entre eux. L’exigence de réussite était aiguë. Si l’injonction de performance a été efficace du point de vue universitaire, ses bénéfices secondaires n’ont pas effacé pas le lourd fardeau qui a pesé sur mon enfance, teintée de tristesse et de solitude.

M’extraire de cette gangue a été le travail de ma vie jusque ce jour. Je n’ai trouvé d’autre moyen pour y parvenir que d’opérer une minutieuse déconstruction de moi-même. Cela n’a jamais été le fruit de seuls procédés mentaux, comme le proposent bon nombre de démarches thérapeutiques issues du siècle dernier, mais le résultat, d’un véritable labeur physique : un « nettoyage » systématique des couches de mémoires inscrites dans la matière même de mon corps conjointement à une ré-exploration psychique de mon histoire, dans ses dimensions individuelles et… « transpersonnelles ».

Visée asymptotique, certes, mais, assez rapidement, des changements importants se sont manifestés. Au fur et a mesure de l’allégement des couches de mémoires, l’on accède à une énergie de plus en plus « propre », exempte de toute information. Quelle est-elle ? Je me garderais bien de la nommer. Chacun la perçoit par le prisme de ses références et de son imaginaire. Elle est qualifiée par certains patients « d’amour, », « d’accès au divin ». D’autres y reconnaissent leur essence ou leur véritable moi… Pour la plupart, la tranquillité et le soulagement des souffrances qui découlent du contact avec cette énergie leur suffit en eux-mêmes. Pour moi, elle demeure simple énergie de vie, accessible à tous, de façon illimitée… et gratuite !

Lorsqu’on permet à cette énergie de circuler pleinement dans le corps, le psychisme s’en trouve immédiatement modifié. Détente physique, apaisement psychique, évacuation des tensions et préoccupations qui nous encombrent, présence à soi-même et au monde dans la tranquillité et la confiance se font ressentir sensiblement. Un profond détachement s’installe, dans lequel se dissout la tyrannie des besoins et compensations narcissiques, car les blessures à leur origine se résorbent. Tout ce qui en nous s’offre à l’emprise et à la manipulation, et en génère, se désamorce peu à peu. Nos systèmes de compensations qui, en règle générale, s’avèrent bien maltraitants pour ceux que nous approchons d’une manière ou d’une autre, deviennent obsolètes.

D’abord par intermittence, fluidité énergétique et apaisement, s’installent de façon profonde et durable au cours du délitement des couches du « feuilleté » de mémoires. À ces modifications du psychisme se sont ajoutées, pour moi, des capacités de perception et d’intuition nouvelles.

Je reçois intérieurement des informations verbales concernant les difficultés des patients, mais aussi des données concernant leur généalogie. Je suis informé de la souffrance de certains ancêtres, dont les conséquences se font encore sentir chez le patient. Je ressens dans mon propre corps les blocages énergétiques et les couches de mémoires du patient. De surcroît, un corps relativement dégagé de ses encombrements produit de l’énergie de façon à provoquer, par « induction », une augmentation de l’énergie dans un autre corps. Et c’est là le ressort des soins que je peux désormais proposer.

Il ne s’agit pas d’un transfert d’énergie. Je ne donne rien, je ne perds rien et je ne transmets rien. Je ne suis le vecteur d’aucune énergie extérieure Je provoque simplement l’élévation du niveau d’énergie dans un autre corps. Bien souvent, ce processus modifie également l’intuition et le psychisme du patient : celui-ci entre dans un état de conscience qui lui donne accès à l’origine de ses blocages et aux raisons de leur maintien.

Il me semble pouvoir affirmer que tout ce que j’ai obtenu  au cours de ce cheminement: le développement de mes capacités de perceptions, le détachement, le silence intérieur, la sensation d’être enfin « dans la vie » et les relations de qualité qui découlent de ces changements profonds, ne relèvent pas de quoi que ce soit de « transcendant » ni d’un quelconque don. Il s’agit là de propriétés naturelles du corps dont les potentialités se sont peu à peu réveillées.

Tout au long de l’histoire humaine, depuis le néolithique et l’avènement des sociétés hiérarchisées, l’accès à ces propriétés a été accaparé par des castes spécialisées, généralement des représentants d’instances religieuses ou « spirituelles ». L’accès direct en a été prohibé hors de leur médiation, et, nos corps gardent la trace de cet interdit.

Comme bien des patients, je me suis souvent heurté aux mémoires collectives religieuses, profondément inscrites dans mon corps, via la mémoire de mes ancêtres. Passer outre constitue une incommensurable transgression. Toutes les institutions religieuses du passé ont soutenus les appareils de pouvoir et d’aliénation des humains au profit de quelques uns. Les « branchements » offerts par ces systèmes pouvaient procurer le sentiment d’être en relation avec le divin, de véritables « états de grâce », mais la contrepartie était redoutable.

L’individu se voyait ponctionné dans sa propre énergie pour alimenter ces mémoires collective et, ainsi, gravement inhibé dans sa capacité d’autonomie. Voila pour quoi je demeure très méfiant vis a vis de toute notion de « spiritualité ». Aujourd’hui encore, bon nombre de personnes, sous diverses appellations, et sans doute sincères dans leur démarche, proposent de nous ouvrir à la « spiritualité ». Malheureusement, elles ne font que connecter des individus à des mémoires collectives, qui, en échange d’un peu de « drogue spirituelle », continuent de s’alimenter énergétiquement sur ceux qui les contactent. De tels branchements ont pour conséquence la perpétuation de schémas de soumission et de dévitalisation dans lesquels toute tentative d’autonomisation est parfois sévèrement réprimée…

Notre vulnérabilité originelle, les processus éducatifs et les structures sociales nous conditionnent à la dépendance, à demander et à attendre de l’extérieur : de nos parents, professeurs, supérieurs hiérarchiques, dirigeants, prêtres, gourous et autres instances transcendantes ou « spirituelles ». Sortir de la dépendance et de cette attente infantile me semble être le but de toute véritable démarche de transformation. C’est pourquoi que je me tiens loin de tout ce qui tente, même inconsciemment, de nous y ramener. Et si spiritualité, il y a, elle ne saurait qu’être laïque à mon sens !