Vengeance, le droit de ne pas pardonner, Laurence Devillairs

Laurence Devillairs, qui dénonce à juste titre la violence que représente l’injonction faite aux victimes de violence et de harcèlement de pardonner, d’être « résilientes » ou de participer à des démarches de justice « restaurative », revendique le droit de ne pas pardonner et souhaite réhabiliter le concept de vengeance. Sa tentative l’entraîne sur une pente glissante qui présente des difficultés argumentatives dans lesquelles on la sent quelque peu empêtrée. Il est possible d’éclairer ses difficultés à partir de son propre positionnement et de quelques trous noirs dans sa culture de philosophe.

Page 42 de son ouvrage, elle écrit : « Il y a du mal, nous faisons le mal, c’est un fait, c’est inexplicable. » La psychologie psychanalytique, qui se différencie radicalement de la psychologie « positive » et « new age » que la philosophe dénonce, à juste titre, pour ses injonctions au pardon, à la « positivation » et à la résilience, explique le pourquoi et le comment du mal à un niveau psychique. Cela n’exclut évidemment pas les dimensions sociales et politiques de l’injustice et des abus, mais en éclaire le point d’origine.

La dépendance radicale des enfants à l’égard de leurs parents inscrit fondamentalement dans le psychisme la soumission et la capacité de domination, avec d’infinies nuances et combinaisons entre ces deux pôles. C’est cette expérience première, renforcée par les systèmes éducatifs et l’organisation sociale hiérarchisée, qui éclaire la question du pouvoir, de l’abus et de la soumission, tant ordinaire que dans des situations d’abus caractérisés. Certains modes éducatifs détruisent toute forme d’empathie chez l’individu, ce qui facilite les passages à l’acte abusif de tout degré.

La clinique de la destructivité montre que l’explication n’est pas une abstraction métaphysique, mais une généalogie de l’expérience humaine. Là où la philosophe hypostasie le Mal en en faisant un mystère ontologique, le clinicien observe la matérialité des liens premiers. Le « mal » ne tombe pas du ciel : il prend racine dans la dissymétrie originelle de la relation d’emprise et de dépendance. La dépendance absolue du nourrisson place le psychisme naissant sous le signe d’une asymétrie. L’enfant fait l’expérience passive de la toute-puissance de l’autre (soin, abandon, contrôle, intrusion). Il intériorise très tôt la polarité emprise/soumission.

Si cette dépendance est traversée avec sécurité et altérité, l’enfant développe une capacité à s’identifier à l’autre : l’empathie. En revanche, si la relation première est marquée par la réification, la violence ou le caprice de l’adulte, l’enfant n’a souvent d’autre issue défensive que d’investir l’axe domination/soumission comme seul mode de relation au monde possible. Comme l’ont montré des auteurs comme Alice Miller (« C’est pour ton bien ») ou Sándor Ferenczi, des modes éducatifs fondés sur la destruction de la volonté de l’enfant ou le mépris de ses éprouvés suppriment la capacité d’empathie chez l’individu. Celui-ci retourne l’agressivité contre lui-même ou gèle ses propres ressentis et peut s’affirmer dans des positions sadiques.

Pour survivre à l’abus ou à la domination sans fin, le psychisme se désensibilise. La destruction de l’empathie chez l’individu devenu adulte n’est souvent que la réitération de l’anesthésie qu’il a dû s’appliquer à lui-même. Ne plus ressentir la douleur d’autrui devient le prolongement logique de n’avoir pas pu faire reconnaître la sienne.

Lorsque la culture et les institutions renforcent cette logique verticale (soumission aveugle à l’autorité, idéalisation du pouvoir), le passage à l’acte abusif cesse d’être une anomalie « inexplicable » : il devient un mode de fonctionnement intégré, déclinable à tous les degrés, du harcèlement ordinaire à la violence sadique.

Naturellement, il ne s’agit pas d’excuser les passages à l’acte, mais de comprendre leurs déterminants. Expliquer n’est pas justifier : la posture clinique distingue le pourquoi (la genèse psychique) du statut moral ou pénal. Expliquer le déterminisme d’un acte n’enlève rien à la réalité du tort causé.

Dans sa phrase sur le mal, Laurence Devillairs pose une frontière nette : elle place le Mal du côté de l’irréductible, « c’est un fait », et de l’« inexplicable ». Pour la théodicée, tenter d’« expliquer » le le mal est un problème inextricable. Pour la philosophe, le Mal radical doit conserver une part d’énigme ou d’absurde : il résisterait à la raison, à la compréhension de son origine. Or, reconnaître que le pire s’explique par les mécanismes de la dépendance et de la transmission, c’est accepter que le mal est une possibilité interne à la condition psychique et sociale, et non une force obscure extérieure.

La philosophe ne dissimule pas sa foi (elle utilise d’ailleurs le terme d’« offense », fortement connoté de christianisme), et sa cible : elle s’en prend vertement à la psychologie « positive » et au New Age, dénonçant à juste titre leurs injonctions niaises et toxiques au pardon et à la « positivation ». Mais ce tir de barrage a des airs d’évitement et de déplacement stratégique. En ciblant les avatars modernes du bien-être et de la pensée magique, elle évite soigneusement de s’attaquer au véritable angle mort de sa pensée : le substrat chrétien, dont ces courants ne sont que la laïcisation et le recyclage, son éducation, les injonctions religieuses qu’elle a incorporées...

Dans le catholicisme, et plus largement dans l’inconscient collectif pétri de morale chrétienne, la victime est souvent assignée à une place impossible : celle du pardon, du « tendre l’autre joue ». Effectivement, cela représente une violence institutionnelle et psychique redoutable, car elle exige de la victime qu’elle assassine une seconde fois sa vérité. Le pardon n’est qu’une forme de soumission intériorisée : c’est demander à l’enfant devenu grand de plier encore une fois l’échine devant l’ordre du bourreau ou de l’institution, au nom d’un idéal spirituel supérieur.

Laurence Devillairs ne sort pas du système. Elle demeure captive de l’alternative stérile entre la sainteté forcée et le talion. Elle refuse justement l’injonction au pardon des marchands de bonheur contemporains, mais pour mieux se replier sur une autre impasse.

Son livre donne l’impression qu’elle vivait sur un nuage, dans un monde de bisounours, et qu’une épreuve dramatique de sa vie lui a fait prendre conscience du mal et de ses effets psychiques... sans parler de l’hypocrisie de ses coreligionnaires. À sa tentative de raconter son désarroi, une amie lui répond qu’elle n’en veut rien savoir mais qu’elle va prier pour elle !

Plutôt que de vengeance, ou de désir de vengeance, il aurait été plus sage de parler de « fantasme » de vengeance, mais c’est du vocabulaire de psychologue ! Dans le processus thérapeutique d’une personne qui a vécu des abus et des violences, il s’agit d’accompagner les patients vers la légitimation de leur colère et de leur vérité. L’apparition du fantasme de vengeance constitue le signe d’une meilleure santé psychologique par rapport à l’écrasement et à la soumission vécus. Ce fantasme constitue un acte de survie psychique qui restaure la subjectivité. Il est, pour la victime, le premier mouvement par lequel elle refuse de ratifier l’annihilation que le bourreau a opérée en elle.

En psychanalyse, la haine peut être considérée comme un affect extrêmement structurant. Contrairement à la soumission ou à la sidération, haïr et fantasmer une vengeance, c’est maintenir un lien actif avec « l’offense », refuser l’amnésie et affirmer que le sujet blessé a de la valeur. C’est l’exact opposé de la mort psychique.

Pour un patient broyé par la soumission, l’emprise et la maltraitance, le premier danger mortifère n’est pas la haine, c’est l’anesthésie, la sidération et la disparition du sujet, l’identification au bourreau ou l’effondrement. Lorsque le patient commence à exprimer de la rage, à imaginer qu’il se venge, qu’il détruit celui qui l’a détruit, c’est le signe que l’appareil psychique se remet en mouvement. La haine exprimée et la vengeance fantasmée disent : « Ce que tu m’as fait est intolérable, et je refuse de disparaître. » C’est le moment où la victime récupère sa puissance d’agir qu’on lui avait confisquée. Ce fantasme a vocation à être traversé, élaboré, pour se transformer en recours au droit (la justice) ou en séparation (le deuil de toute réparation par le bourreau), et non en passage à l’acte.

Le concept de vengeance reste dangereux à tous points de vue. Là où la philosophe et l’époque érigent cette notion en concept désirable ou en solution, le clinicien décèle une régression archaïque vers la loi de la horde et la loi du talion. L’espace cinématographique est saturé de films et de séries, majoritairement américains, qui prônent la vengeance personnelle face à l’impuissance ou à la corruption des institutions. Les armes étant en vente libre aux USA, cette idée fait des émules de notre côté de l’Atlantique... Suite à l’assassinat de Ben Laden et de ses proches (femmes, enfants et proches) grâce à des drones, Barack Obama, chef du « monde libre », déclara : « justice est faite », confondant ainsi justice et vengeance.

Venger soi-même son offense, c’est évacuer la loi, l’institution et la médiation. C’est un retour au face-à-face pur et dur, où le plus fort (ou le plus armé) l’emporte. Cela véhicule l’illusion de la réparation par la destruction : sur le plan psychique, la vengeance mise en acte ne répare jamais durablement ; elle ne fait que perpétuer la chaîne de la violence et enfermer le sujet dans une identité de bourreau-victime.

Céder à la tentation de réhabiliter la vengeance, c’est confondre le sursaut vital et passager du sujet en thérapie avec un projet de civilisation. C’est valider l’idée que la loi commune a échoué et que chacun doit se faire « justice » soi-même.

Lorsqu’un intellectuel érige sa propre blessure intime en système de pensée ou en étendard théorique — surtout pour valider une notion aussi régressive que la vengeance —, le niveau de réflexion s’affaisse inévitablement. On glisse de la philosophie critique à une forme de rationalisation d’un trauma non élaboré susceptible de légitimer des régressions sociales graves qui sont effectivement dans l’air du temps...

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